Anthony Giddens est sociologue, théoricien de la "troisième voie", conseiller du premier ministre britannique Tony Blair, ancien directeur de la London School of Economics.
A première vue, il s'agit d'une affaire purement française. Le gouvernement du président Jacques Chirac propose d'interdire le port du foulard ou voile islamique, le hidjab, dans les établissements scolaires français. D'autres symboles religieux "ostentatoires" doivent également être proscrits, y compris la kippa ainsi que les "grandes croix chrétiennes".C'est toutefois le hidjab qui se trouve au centre du débat.
Il appartenait auparavant aux établissements scolaires de décider s'ils autorisaient ou non le port du foulard par les filles dans les salles de classe. Dans les établissements qui avaient choisi de l'interdire, il s'est ensuivi une série de rébellions qui ont mené à l'expulsion de quelques filles. Le gouvernement a donc ressenti le besoin de statuer sur le sujet.
La décision prise n'a rien d'arbitraire. Elle fait suite à un rapport de la commission sur la laïcité qui a tenu des séances publiques entre juillet et décembre 2003. Présidée par l'ancien ministre Bernard Stasi, elle a entendu les témoignages de tout un éventail de groupes et d'individus, y compris de femmes musulmanes qui portent le hidjab et d'autres qui ne le portent pas.
Toute cette affaire pourrait paraître exclusivement française car la tradition de laïcité est beaucoup plus forte en France que dans d'autres pays. Elle remonte bien entendu à 1789, mais elle a été renforcée par une loi votée en 1905 qui établit la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. Cette réalité demeure importante, comme l'atteste le fait que le recensement, en France, ne comporte aucune question relative aux affiliations religieuses des personnes interrogées. Conséquence : le nombre de musulmans en France ne peut qu'être estimé. Il est probablement compris entre 5 et 7 millions de personnes, ce qui donne largement à ce pays la plus importante minorité musulmane d'Europe.
La bataille au sujet du hidjab n'est pourtant en rien un souci particulier à la France. On le retrouve dans de nombreux pays et il a une longue histoire. Certains Lãnder d'Allemagne, comme la Bavière et le Bade-Wurtenberg, envisagent d'introduire une loi semblable à celle de la France. Le port du hidjab est interdit en Turquie. C'était aussi le cas en Iran à l'époque du chah. Dans l'Indonésie de Suharto, jusqu'au début des années 1990, le vêtement islamique était considéré comme un signe d'ignorance, d'archaïsme, et soumis à une dissuasion active dans les écoles. Aux Etats-Unis, dans l'Oklahoma, une fillette de 11 ans a été renvoyée d'une école publique parce que son foulard enfreignait les règles vestimentaires établies à l'origine pour empêcher le port de signes d'appartenance à un gang.
Un coup d'œil rapide sur Internet montre des dizaines de témoignages de femmes musulmanes dans le monde donnant leurs raisons de porter ou de ne pas porter le foulard. La plupart des refuzniks utilisent des arguments féministes pour justifier leur décision. Pour elles, le voile symbolise la soumission des femmes dans l'islam. D'autres, y compris des converties à l'islam dans des pays allant des Etats-Unis au Japon, emploient des arguments similaires pour justifier une position opposée. A leurs yeux, le port du voile libère la femme du regard concupiscent des hommes. Les hommes traitent selon elles davantage les femmes en égales si tous les signes visibles d'attrait sexuel sont éliminés.
Le débat sur le hidjab est intense, passionnel et vraiment universel. S'agit-il par conséquent d'un conflit de civilisations - d'une faille mondiale entre l'Islam et d'autres cultures plus cosmopolites ? Je ne le pense pas. Je crois plutôt que le fil conducteur est partout la transformation de la position des femmes.
L'identité des femmes se trouve en première ligne dans le nouvel environnement mondial dans lequel nous vivons. La féminité - la façon dont une personne se définit comme femme - n'est plus un fait acquis. Elle est devenue un sujet de controverse. Insistance sur la pureté des femmes, stricte répartition des tâches entre hommes et femmes : la famille traditionnelle est caractéristique des mouvements fondamentalistes, dans l'islam, mais aussi dans les autres religions. Voilà pourquoi le hidjab n'a pas de signification unitaire. Il reflète la diversité des expériences et des aspirations des femmes dans le monde.
Dans de nombreux contextes culturels islamiques, il exprime assurément la perpétuation de la soumission des femmes, mais il a aussi beaucoup d'autres nuances et de sens contradictoires. Par exemple, il peut être - il est souvent aujourd'hui - un élément de la mode, tout en conservant des vestiges de ses origines religieuses. Ainsi, la principale boutique de hijab on-line propose une profusion de tissus et de couleurs qui "vous aident à transformer votre look et peuvent être portés avec différentes tenues".
Dans certains pays, comme l'Indonésie de l'après-Suharto, des femmes aisées se sont mises à porter des foulards en même temps qu'un maquillage complet et souvent des vêtements moulants. En Iran, actuellement, où le port du hidjab est imposé par la loi, beaucoup de jeunes femmes arborent un morceau de tissu le plus petit possible sur la tête. Toute la société, comme dans la plupart des autres Etats traditionalistes, est en pleine transformation : par exemple, 60 % des étudiants y sont des étudiantes.
Quel rapport entre tout cela et l'interdiction chiraquienne ? Un rapport très direct. Cette politique risque d'aller à l'encontre du but recherché, à cause, précisément, des nombreuses significations du foulard, à la fois pour celles qui le portent et pour ceux qui les entourent. Quand l'interdiction entrera en vigueur, les filles que leurs parents forcent à porter le foulard risquent de sortir de l'enseignement public et d'être envoyées dans des écoles religieuses. Elles peuvent se retrouver mariées très jeunes à un homme que leurs parents jugent convenable et être mères de plusieurs enfants à 30 ans.
Une telle issue ne peut guère être considérée comme désirable par ceux qui veulent plus de liberté pour les femmes. Si les filles de ces milieux doivent obtenir plus de chances de décider activement de leur avenir, seule l'éducation dans un environnement culturel plus ouvert leur donnera ces chances.
Pour d'autres, le hidjab est un symbole d'identité ethnique et d'affirmation de soi dans une société où les communautés musulmanes constituent une grande partie des pauvres et des exclus. Elles peuvent rejeter l'idée que l'émancipation des femmes passe par la minijupe ou le ventre dénudé, tout en se souciant de promouvoir l'égalité des femmes. Et elles doivent être autorisées à emprunter cette voie.
Chercher à interdire les symboles religieux à l'école n'est pas la bonne politique. L'interdiction systématique résonne en écho au fondamentalisme même qu'elle cherche à combattre.